La Bienfaisante, Le Bilboquet

Vous connaissez le Bilboquet ? Sa terrasse envahie par les vignes, ses salles obscures, ses murs lambrissés et son éternel aura de fête déglinguée ? Moi oui. J’y ai grandi, pour ainsi dire.

16 ans, ma première brosse au Bilboquet. Je vous en parle, mais je ne m’en souviens pas. Il devait faire froid sur la rue des Cascades, ou pas. Peu importe, on buvait en vitesse de crainte de voir la police débarquer, on s’échangeait des cigarettes en tentant péniblement d’avaler notre première pinte. L’habitude vient en buvant, à ce qu’il paraît. Et puis on sortait plus vite que tard pour regagner nos quartiers de petits banlieusards en tentant d’aligner le mieux possible nos pas sur le trottoir…

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Sans doute parce que ce soir, dans un élan de nostalgie, j’ai jeté mon dévolu sur la Bienfaisante, la Pale Ale du plus célèbre des brasseurs maskoutains.

Ça faisait un bout que je boudais mon plaisir. Sans trop savoir pourquoi. Que je faisais l’impasse sur leurs produits pourtant irréprochables. La MacKroken ? Meh… La Corriveau ? Bof… Une nouvelle bière du Bil aux fraises ? Plutôt mourir…

Fils ingrat.

Ou peut-être m’étais-je mis en tête que l’herbe du voisin est toujours plus verte, que les brasseries de la Mauricie, de l’Outaouais, de la Gaspésie, du Lac-Saint-Jean, bref, de partout ailleurs, étaient forcément plus intéressantes, plus abouties, et leurs produits plus fins, meilleurs en tout point.

Rarement un homme s’est-il enfoncé un doigt dans l’oeil jusqu’à une phalange si près du poing.

Car la Bienfaisante, comme, si je me souviens bien, la plupart des bières du brasseur montérégien, est une véritable réussite.

Qu’a-t-elle à envier au Trou du diable, au Castor, ou à St-Arnould ? Pas grand-chose. La robe est chatoyante, légèrement voilée (il s’agit d’une ale non filtrée), et le goût est à la fois simple et diablement efficace. Céréales, herbes, un soupçon d’agrumes. Peut-être même un relent de patate, ou à tout le moins de féculent. Les houblons sont présents, sans prendre toute la place, et on se retrouve au fond de son verre sans avoir eu le temps de crier « Expo agricole ! », le sourire fendu aux oreilles, le frigidaire entrouvert à la recherche de sa petite soeur embouteillée – frigo que l’on referme bien sagement, évidemment, car nous sommes en semaine, et pas question de se pointer au bureau demain avec une gueule de bois.

Nous n’avons plus 16 ans, messieurs, dames. Il est temps d’être sérieux. Sérieux comme le Bilboquet l’est. Même après toutes ses années. S’agit, croyez-moi, d’une brasserie à (re)découvrir. N’attendez pas de passer par là.

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